A un client qui lui faisait remarquer que les masques empêchent de sourire, la caissière d’un grand magasin répondit : « Mais, Monsieur, tout est dans le regard ! » Toute notre personne se reflète dans notre visage, et les yeux, dit-on, sont le miroir de l’âme. Ils expriment la joie ou la tristesse, l’intérêt ou l’indifférence, l’attention ou le mépris, la vitalité ou la fatigue, la tendresse ou la dureté. Nous sommes tout entiers dans notre regard qui ne peut mentir. Le regard que nous posons sur les personnes les fait exister ou les abîme. Il ne suffit pas de voir, il faut encore prendre le temps de voir, c’est-à-dire regarder. Maurice Merleau-Ponty disait : « On ne voit bien que ce que l’on regarde. » On ne voit bien qu’avec le cœur, dit la rose dans le Petit Prince. Le masque qui cache une partie du visage laisse encore nos yeux à découvert, ce qui permet toujours la rencontre.
Les commerçants qui avaient placé des masques dans leur vitrine à l’approche du Carnaval ne s’attendaient sûrement pas à devoir en porter eux-mêmes quelques semaines plus tard ! Ironie du sort… Mais la prudence s’impose et nous devons respecter les mesures de précaution que la pandémie a engendrées. Pour les serveuses des magasins et pour le personnel soignant, le port du masque à longueur de journée peut s’avérer pénible. Sachons leur montrer notre reconnaissance et notre respect.
Les masques que les enfants aiment porter en se déguisant pour jouer et se faire peur ont toute une histoire. En Grèce, à la naissance du théâtre à l’époque archaïque (du milieu du 8e s. av. J-C jusqu’à l’an 600), les acteurs portaient un masque. Ces derniers, utiles pour les changements de rôle, portaient différentes couleurs qui permettaient aux spectateurs de reconnaître les personnages et leurs attributs. Nous les retrouvons au 16e siècle, en Italie, avec la commedia dell’arte, théâtre populaire où les acteurs masqués improvisent des comédies.
Porter un masque, c’est laisser une part de mystère sur le personnage, c’est vouloir surprendre. La vie fait que nous ne laissons pas toujours voir notre vrai visage. « L’homme est plus complexe qu’il ne paraît, raconte Marc Twain. Un homme peut contenir trois hommes différents : l’homme qu’il croit être, celui que les autres pensent qu’il est et celui qu’il est en réalité ! »
Chercher le visage de Dieu, rechercher sa face, c’est le désir de tout croyant. Dans la prière des psaumes, nous lisons ces belles demandes : « Comme un cerf altéré cherche l’eau vive, ainsi mon âme te cherche, toi, mon Dieu. Mon âme a soif du Dieu vivant ; quand pourrai-je m’avancer, paraître face à Dieu ? (ps. 41) Mon cœur m’a redit ta parole : ‘Cherchez ma face’. C’est ta face, Seigneur, que je cherche : ne me cache pas ta face. (ps. 26) » Jusqu’à la venue de Jésus, le visage de Dieu était en partie voilé. Un jour, Moïse a souhaité voir Dieu et lui a dit : « Montre-moi ta face ». Dieu passa mais il ne put le voir que de dos. « Ma face, personne ne peut la voir sans mourir. » Que de reproches Dieu n’a-t-il pas faits à chaque tentation de sculpter et d’adorer les idoles ! Les Juifs comme les musulmans refusent encore toute représentation de Dieu.
Tout va changer avec Jésus. Dieu devient visage, proximité, présence. « Le Christ est l’image du Dieu invisible », écrit saint Paul (Colossiens 1, 15). Il y eut pourtant dans l’Orient chrétien une querelle très vive entre partisans et opposants des icônes, appelée la querelle des iconoclastes. Le poète et théologien saint Jean Damascène (mort en 749) défendra les icônes : « Puisque l’invisible est devenu visible en prenant chair, tu peux exécuter l’image de celui qu’on a vu. » « Ce que l’Evangile dit par la parole, affirmera le Concile de 860, l’icône nous l’annonce par les couleurs et nous le rend présent. » Ainsi l’icône est-elle une porte ouverte sur le mystère : sainte Bernadette invitée à choisir dans un album l’image qui ressemblait le plus à sa vision, s’est arrêtée sur une icône byzantine de la Vierge, peinte au XI siècle…
Allons encore un peu plus loin. Dans le regard de Jésus, se manifeste toute la bonté de Dieu pour les hommes : le regard posé sur le jeune homme riche, sur Pierre qui vient de le trahir, sur les foules sans berger, sur les pauvres, les malades et les exclus. Que ce regard soit aussi le nôtre pour découvrir en tout homme, quel qu’il soit, le visage du Dieu d’amour.

« Que le Seigneur fasse briller sur toi son visage, qu’il se penche vers toi !
Que le Seigneur tourne vers toi son visage, qu’il t’apporte la paix. »
(1e lecture du 1er janvier)

Que le Seigneur fasse briller son visage d’amour et de paix sur tous ceux qui ont perdu un être cher, sur toutes les personnes touchées par la crise, angoissées, désemparées et inquiètes.
Qu’il tourne son visage et montre sa face à tous ceux et toutes celles qui luttent sans relâche pour soigner les malades atteints par la contagion et pour sauver des vies dans les unités de soin.
Qu’il donne son esprit de sagesse et de discernement aux responsables politiques pour prendre les bonnes décisions et faire passer le bien commun avant les intérêts particuliers ou les querelles de partis.
Qu’il fasse de nous tous, là où nous sommes, les témoins et les relais de son amour et de sa paix.

Le Christ est ressuscité ! Il est vraiment ressuscité !