« La mort ne surprend point le sage ; il est toujours prêt à partir, s’étant su lui-même avertir du temps où l’on doit se résoudre à ce passage. » Ainsi commence la fable « La mort et le mourant », dans laquelle Jean de La Fontaine met en scène un centenaire qui refuse de s’en aller : « Ma femme ne veut pas que je parte sans elle. Souffrez qu’à mon logis j’ajoute encore une aile. » C’est un thème classique dans la littérature, la poésie ou l’Ecriture que cette fuite du temps et la caducité humaine. Sur la terre, notre vie est comme une ombre, lit-on dans le livre de Job (8, 9) : « mes jours passent, plus rapides qu’un coureur ». Le psaume 89 évoque nos années qui s’évanouissent dans un souffle, ce qui amène le psalmiste à demander à Dieu dans la prière : « Apprends-nous la vraie mesure de nos jours ». La virtuose franco-américaine Hélène Grimaud, qui fut connue aussi par sa passion pour la sauvegarde des loups, pensait au mystère de la mort en jouant la marche funèbre de Chopin : « seule la mort offre à l’esprit de saisir ce point si central où la vie, la vie justement, retrouve son urgence. » (raconté dans Leçons particulières)

Nous sommes tous concernés par la pandémie du coronavirus. Le nombre de morts qui augmente de jour en jour est impressionnant. Dans notre civilisation moderne, marquée par la dictature de l’immédiat, la mort est de plus en plus occultée. Les rites mortuaires sont parfois simplifiés. On veut aller vite et tourner la page. « Il faut continuer à vivre », entend-on le plus souvent. Lors des funérailles, il est courant d’entendre un texte faussement attribué à saint Augustin, écrit par Harry Scot Holland (1847-1918), chanoine anglican de la cathédrale Saint-Paul à Londres : « La mort n’est rien. Je suis seulement passé dans la pièce d’à côté. » Les anciens étaient plus réalistes que nous en parlant de la « race des mortels. » Nous avons oublié notre condition de créature. L’épidémie qui frappe sans distinction de race, de culture, de richesse laisse derrière elle des familles meurtries. Le Salve Regina, chanté tous les soirs en de multiples lieux de prière, caractérise notre terre comme une vallée de larmes (In hac lacrimarum valle). La mort n’est pas rien ! Elle est « la grande interruptrice », écrit Christian Bobin, « et les interruptions sont pour chacun une sorte d’éveil ».

Nous célébrons aujourd’hui le cœur même du mystère de notre foi : le Christ par sa mort a triomphé de la mort. La résurrection n’est pas une aimable fête à la surface de l’histoire. Elle jaillit de toute l’épaisseur de notre souffrance. Car c’est par sa croix que le Christ nous donne la vie. Jésus est venu dans notre monde obscur, habité par le mal, l’angoisse et la mort. En lui, Dieu s’incarne, souffre et meurt, descend dans notre enfer pour écraser la mort et faire de nous des vivants. Au cours de la nuit de Pâques, le cierge pascal a été porté dans l’église obscure. Il est le symbole de celui qui est descendu dans nos ténèbres pour les remplir de sa lumière. « Nous devons recevoir dans notre cœur le message de Pâques, qui est un message de joie dans la souffrance », déclarait ces jours-ci Mgr Delville, évêque de Liège.Lors de la fête de Pâques 1936, le poète Paul Claudel séjournait à l’abbaye Saint-Maurice de Clervaux. Lorsque, vers la fin de la nuit, il entendit sonner à toute volée les cloches du monastère, il ressentit avec une intensité extraordinaire le grand mystère de la résurrection et s’exclama, le cœur débordant d’une émotion toute mystique :

« Ce n’est point une parole humaine, c’est le triomphe, la vendange énorme de toutes les étoiles dans le ciel !
C’est la terre délivrée vers Dieu coup sur coup qui pousse cet aboiement solennel !

C’est l’âme à moitié déshabillée déjà qui pousse cette acclamation délirante !
C’est les morts de tous les cimetières à moitié vivants
qui se mêlent à ces cloches énormes et bredouillantes ! (…)

Vous qui dormez, ne craignez point, parce que c’est vrai que j’ai vaincu la mort !
J’étais mort et je suis ressuscité dans mon âme et dans mon corps.

La loi du chaos est vaincue et le Tartare est souffleté !
La terre qui dans un ouragan de cloches de toutes parts s’ébranle
vous apprend que je suis ressuscité !

Femmes, que cherchez-vous dans la tombe ? Mais non ! Vous n’avez plus rien à faire avec ceci !
Les linges sont roulés dans un coin. Jésus vit, il n’est plus ici !

Mon âme à son tour de la tombe s’arrache avec un rire éperdu !
Moi aussi j’ai vaincu la mort et je crois en mon sauveur Jésus ! »

« Si le Christ a connu la mort, puis la vie, c’est pour devenir le Seigneur et des morts et des vivants ». (saint Paul, Romains, 14,9)

Belle et sainte fête de Pâques à vous tous et à vous toutes !
Le Christ est ressuscité ! Il est vraiment ressuscité !